Parmi les autres représentations de Kannon sculptées dans le granit gris patiné par le temps et la végétation figure une statue personnifiant le Kannon de la libération des êtres vivants (Hōjō Kannon), qui incite les disciples à suivre une pratique bouddhique ancienne consistant à relâcher des animaux captifs (oiseaux, poissons…) en signe de compassion envers toute forme de vie.
Avant de pénétrer dans le temple, les fidèles se purifient avec le filet d’eau vive qui s’écoule d’un bambou gainé de cuivre dans le bassin de pierre (chōzubachi) qui se fond dans la végétation. Une louche à long manche (hishaku) mise à leur disposition repose délicatement sur le rebord. Cette eau provient de l’une des cascades, qui ont donné son nom au temple : Mitaki-dera, le « temple des trois cascades » – mi (« trois ») taki (« cascade ») dera « temple bouddhique ».
Déserté par les touristes et sans fidèles lors de notre visite, Mitaki-dera s’inscrit dans le pèlerinage des 33 lieux de Kannon du Chūgoku comparable aux chemins de Compostelle. Cet itinéraire bouddhique relie 33 sites dédiés à Kannon dans cinq préfectures de l’ouest du Japon – Okayama, Hiroshima, Yamaguchi, Shimane et Tottori.
Mitaki-dera occupe la 13e étape de ce parcours créé en 1981, qui s’effectue dans un ordre défini. C’est un point de passage important pour les pèlerins qui découvrent ce site majestueux fondé par le moine Kūkai (774-835), à l’origine de l’école ésotérique Shingon. Formé en Chine sous la dynastie Tang, il développe une pensée centrée sur l’unité entre cosmos et illumination : le monde n’est pas séparé du sacré, il en incarne la manifestation vivante.
À son retour au Japon en 806, Kūkai fonde le complexe monastique du mont Kōya (Kōyasan), cœur actuel du Shingon, puis celui de Mitaki-dera en 809 : lors de pérégrinations spirituelles, il aurait reconnu dans ce paysage de cascades et de forêts un lieu où se manifeste le sacré. Les trois cascades, le mont Mitaki et les collines de cèdres et d’érables japonais participent activement, dans sa vision, du processus d’éveil.
Le murmure de l’eau qui s’unit au chant des oiseaux et aux rumeurs de la forêt révèle leur existence avant même de franchir l’enceinte sacrée du temple. Ce chuchotis de l’eau, qui descend des cascades et envahit le chemin grimpant jusqu’aux différents sites de Mitaki-dera, ne quitte jamais le visiteur : déambulant de découvertes en éblouissements, il l’enveloppe d’une présence discrète où se mêlent passage du temps, recueillement et bienveillance.
Le temple bouddhiste Mitaki-dera : informations pratiques
Mitaki-dera
411 Mitakiyama, Nishi Ward, Hiroshima
733-0805, Japon
Le site est ouvert tous les jours de 8 à 17 heures.
Entrée gratuite (prévoir une offrande) : Mitaki-dera se trouve à une quinzaine de minutes à pied de Mitaki Station
1.
La pagode Tahōtō de Mitaki-dera
Dissimulé par la forêt, ce monument bouddhique en bois à deux niveaux se caractérise par une base carrée surmontée d’un étage circulaire doté de deux toits incurvés rouge orangé. Cette silhouette élancée est caractéristique de l’architecture associée à l’école Shingon fondée par le moine Kūkai.
Sa teinte vermillon se confond en automne avec celle des arbres qui l’entourent. Sa flèche centrale (sōrin), qui s’élève au-dessus de la végétation, symbolise l’axe cosmique bouddhique et l’ascension spirituelle vers l’Éveil.
Construite en 1526 sur le site du sanctuaire shintō Hiro Hachiman (à Hirogawa, préfecture de Wakayama située dans le sud de l’île principale de Honshū), elle a été transférée en 1951 à Mitaki-dera afin de servir de mémorial aux victimes du bombardement atomique de Hiroshima.
À l’intérieur de la pagode reconnue comme bien culturel important de la préfecture de Hiroshima est conservée une statue assise d’Amida Nyorai, le Bouddha de la Lumière infinie, classée bien culturel important du Japon.
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2.
Jizō Bosatsu, figure centrale de Mitaki-dera vénérée par les Japonais
Dès l’entrée du temple de Mitaki-Dera, les statues en pierre de Jizō Bosatsu accueillent les visiteurs et les pèlerins. On les rencontre en nombre le long des chemins qui mènent aux lieux de recueillement et dans la forêt de cèdres et d’érables japonais de Mitaki-Dera.
Elles portent souvent de petits bonnets rouges tricotés, parfois accompagnés de bavoirs (yodarekake). Considéré au Japon comme une couleur puissante qui chasse les démons et les forces maléfiques, le rouge symbolise depuis l’Antiquité la vitalité : il était déjà employé, notamment pour les objets funéraires, dans l’Archipel avant même l’arrivée du bouddhisme.
Ces couvre-chefs sont confectionnés et offerts par des fidèles, parfois par des personnes endeuillées qui remercient Jizō d’avoir accompagné un enfant disparu, ou par celles qui attendent un heureux événement et sollicitent sa protection. Déposées en signe de prière, de gratitude ou de mémoire, ces offrandes votives, exposées aux intempéries, sont régulièrement remplacées.
Bodhisattva protecteur associé aux enfants, aux voyageurs et aux âmes en souffrance, ses représentations sont associées au culte de Koyasu Jizō (« Jizō des accouchements heureux ») et aux rites de mizuko kuyō, cérémonies bouddhiques dédiées aux fœtus et aux très jeunes enfants décédés. Dans ces pratiques, Jizō apparaît comme le protecteur des âmes enfantines et comme celui qui accompagne les êtres vulnérables dans l’au-delà.
3.
Les grands maîtres du bouddhisme japonais à l'honneur
Reposant sur un socle de granit, ces quatre statues de bronze, hautes de près de deux mètres, se dressent dans une clairière située entre la pagode Tahōtō et le pavillon principal (Hondō), un espace dégagé que l’on découvre en remontant le chemin forestier qui serpente à travers le complexe de Mitaki-dera.
Imposantes tout en s’intégrant parfaitement au paysage, elles représentent quatre grandes figures du bouddhisme médiéval japonais.
De gauche à droite : Kūkai dit « Kōbō Daishi » (774-835), qui a créé l’école Shingon ; Nichiren, le prophète du Sūtra du Lotus ; Dōgen (1200-1253), le fondateur du zen Sōtō et Shinran (1173-1263), le réformateur de la Terre pure.
La présence dans la forêt sacrée de Mitaki-dera à Hiroshima, la ville de la Paix, de ces quatre figures, qui incarnent différents chemins vers l’éveil, symbolise l’unité du bouddhisme japonais.
Nichiren (1222-1282). Ce moine réformateur du XIIIe siècle, fondateur du bouddhisme Nichiren, est représenté debout en prière, les deux mains jointes tenant un juzu. Après avoir étudié différentes traditions bouddhiques, il fonde son école basée sur les enseignements du Sūtra du lotus , texte sacré du bouddhisme Mahāyāna, qui exprime, selon lui, la voie la plus directe et accessible à tous vers l’éveil.
Dōgen, « le maître zen », fondateur de l'école Sōtō du bouddhisme zen japonais (1200-1253). Né dans une famille aristocratique de Kyōto, il devient moine très jeune après la mort de ses parents. Lors d’un voyage en Chine, il rencontre le maître zen Tiantong Rujing, qui transforme profondément sa compréhension du bouddhisme. De retour au Japon, il fonde son école et le monastère d’Eihei-ji. Auteur du Shōbōgenzō (« le Trésor de l’œil de la vraie loi »), il prône la méditation assise (zazen) , l’expérience immédiate et l’unité entre pratique et éveil.
Shinran (1173-1263). Entré très jeune au monastère, il abandonne la robe de moine, se marie et fonde le Jōdo Shinshū (« la véritable école de la Terre pure »), une école de bouddhisme pour laïcs. Selon lui, les êtres humains, prisonniers de leurs passions et de leur ignorance, sont incapables d’atteindre par eux-mêmes l’éveil : le salut ne procède ni de l’ascèse ni des mérites personnels, mais de l’abandon confiant (shinjin) en Amida, le Bouddha de la Lumière infinie.
4.
Statues bouddhiques dans la forêt de cèdres et d'érables japonais
Les sentiers forestiers du Mitaki-dera sont jalonnés de nombreuses statues bouddhiques en pierre, notamment des figures de rakan (du sanskrit arhat), les disciples éveillés du Bouddha. En méditation, au travail ou au repos, ces sculptures fusionnent et se confondent au fil des saisons avec le paysage, la nature et ses composants.
Parfois enfouies sous les feuilles mortes ou dissimulées sous un manteau de mousse, elles participent d’une esthétique où le passage du temps devient un vecteur de sacré, selon les principes philosophiques zen du wabi-sabi, qui valorise l’impermanence (mujō), l’imperfection et la sérénité dans le dépouillement.
Leurs expressions et leurs postures individualisées rappellent la tradition japonaise des Gohyaku Rakan, les « cinq cents Rakan » qui bordent de nombreux sentiers de temples zen japonais et de montagne tel Mitaki-dera.
De leurs traits expressifs, où le temps s’est inscrit dans la pierre – front creusé, rides du bonheur aux coins des yeux – se dégage une humanité familière et bienveillante dans la laquelle les pèlerins et tout un chacun peuvent se reconnaître et s’identifier.
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5.
Rakan en méditation devant le grand arbre de l'éveil
6.
Un pavillon de la cloche à toute épreuve
Situé à 3 180 mètres de l’hypocentre de l’explosion de la bombe atomique larguée sur Hiroshima le 6 août 1945, le temple de Mitaki-dera a subi d’importants dégâts sous l’effet de l’onde de choc. Le toit et les aménagements du bâtiment principal ont été gravement endommagés, avant d’être reconstruits après-guerre.
Plusieurs édifices ont survécu à l’onde de choc, notamment le pavillon de la cloche (shōrō), le sanctuaire Inari ainsi que les pavillons Sōshin Kannon-dō, Sanki Gongen-dō et Chinju-dō. Érigés entre la fin de l’époque d’Edo et le début de l’ère Meiji, ces bâtiments en bois ont résisté au souffle de la bombe, alors que ceux du centre‑ville, majoritairement en bois, ont été presque entièrement anéantis par l’explosion et les incendies.
Ils figurent aujourd’hui parmi les 86 hibaku buildings (« bâtiments irradiés ») recensés par la ville de Hiroshima dans un rayon de cinq kilomètres autour de l’hypocentre. Témoins historiques de la catastrophe, leur préservation s’inscrit dans une démarche de mémoire et de paix, aux côtés d’autres sites emblématiques comme le dôme de Genbaku.
7.
Un bodhisattva Jizō, représenté en jeune moine comme au MET
Dans cette sculpture posée sur un socle en forme de lotus, Jizō est représenté sous la forme d’un jeune moine au crâne rasé. Dans sa main droite, il tient un bâton de moine qu’il agite pour réveiller les humains de leurs illusions. Tandis que sa main gauche renferme un joyau de sagesse qui exauce tous les vœux.
Ses longs lobes d’oreilles et l’urna au centre de son front, marque caractéristique des bouddhas, symbolisent son état d’éveil.
Ce joyau de pierre patiné par le temps ressemble trait pour trait à l’œuvre du moine-sculpteur Intan (XIIIe siècle) exposée au MET, le Metropolitan Museum of Art, de New York.
8.
Kongō Rikishi, le gardien protecteur
Cette statue en bois brut représentant Kongō Rikishi, un gardien du bouddhisme japonais, se dresse à l’entrée du pavillon principal (Hondō) de Mitaki-dera, dans la partie supérieure du complexe que l’on rejoint après l’ascension du sentier forestier bordé de stèles et de statues bouddhiques.
Malgré son apparence diabolique – chevelure en flammes hérissées (kaen), visage grimaçant, yeux exorbités, pupilles dilatées, blanc de l’œil d’un vert trouble –, il incarne une puissance protectrice traditionnellement placée aux portes des temples afin d’en chasser les démons et les forces maléfiques.
Saisissant un élan de violence maîtrisée, la sculpture fixe l’instant où le gardien soulève un démon vaincu (jaki) qu’il s’apprête à terrasser, à l’image de celui qui gît à ses pieds.
9.
Lieu de recueillement
Adossé à la paroi rocheuse du mont Mitaki, cet ensemble votif étagé en gradins est typique des espaces mémoriaux des temples bouddhistes de montagne comme Mitaki-dera. Le sommet ogival de ces stèles appelées itabi ou sekitō selon leur forme représente des figures divines, parmi lesquelles dominent les représentations de Bouddha et de Kannon, le bodhisattva de la compassion auquel est dédié Mitaki-dera. Au premier plan se trouvent des statues de pierre de ces figures du panthéon bouddhique très présentes à Mitaki-dera, où elles jalonnent largement le complexe et ses sentiers forestiers composant un paysage de dévotion que chaque visiteur ou pèlerin peut découvrir.
Les stèles les plus récentes en bronze coexistent avec celles en pierre très érodées dont le bas-relief est presque absorbé par le lichen, ce qui confirme que cet espace est un lieu de dévotion très ancien toujours actif, où les fidèles continuent de déposer des offrandes.
Après le 6 août 1945, Mitaki-dera, qui abrite plusieurs statues et mémoriaux dédiés aux victimes du bombardement atomique, est devenu un lieu de prière en leur honneur. L’eau de ses trois cascades est recueillie et offerte lors de la cérémonie organisée chaque année au parc du Mémorial de la Paix de Hiroshima, en hommage à ceux qui, atrocement brûlés par l’explosion de la bombe et les incendies qui ont ravagé la ville sont décédés en réclamant désespérément cette source de vie.
10.
Kannon Bosatsu
La statue principale au premier plan tient dans sa main gauche un lotus fermé qui symbolise le potentiel d’éveil de chaque être humain.
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