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Fêtes de l’Arraial do Pavulagem
un syncrétisme pour célébrer
les saints de juin
et la résurrection d’un bœuf

15/08/2022
Laurent Lefèvre

Danseurs, musiciens, titans et autres animaux fantastiques ont envahi les rues de Belém (capitale de l’État du Pará, nord du Brésil) pour célébrer les traditions de l’Amazonie. Divisés politiquement, les Brésiliens savent se rassembler pour faire la fête et rendre hommage à la diversité de leurs cultures bien ancrées et porteuses de leçons pour le temps présent.

Toute la journée du dimanche 3 juillet, des milliers de danseurs, musiciens et festivaliers ont participé au quatrième et dernier Arrastão (défilé) de l’Arraial do Pavulagem, qui célèbre depuis trente-sept ans les cultures et les traditions du Pará et de l’Amazonie au son du carimbó (lire la première partie du reportage).

La rue en fête est à eux

Les participants progressent dans les rues du centre historique de Belém derrière le cordão, une longue corde lâche entourant les groupes de musiciens et de danseurs. Quand, à certains moments, le cordão disparaît sous la multitude, un service d’ordre bienveillant mais énergique, telle cette femme sur son cheval miniature, leur dégage la voie. Répartis dans les cortèges, les groupes de musiciens de tous âges et de toutes origines donnent le tempo du défilé. Durant tout le mois de mai, ces amateurs passionnés se familiarisent et s’entraînent avec les différents instruments, notamment les percussions : le tambour barrica (o tambor de Barrica), onça (Tambor-onça), l’Alfaia et le reco-reco (o Reco-reco). 

Encadrés par les musiciens de l’Instituto do Pavulagem, les nouveaux instrumentistes, guidés par les plus expérimentés, s’imprègnent du rythme du groupe et intègrent le répertoire des musiques de la région.
Les danseurs se sont également préparés pour cette journée entière de défilé pour laquelle il faut prendre des forces. « Deux semaines d’entraînement et deux semaines d’atelier », précise l’un d’eux sur échasses.
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Un bœuf ressuscité, la star du Pavulagem lors du dernier Arrastão (défilé), Belém, capitale de l'État du Pará, nord du Brésil.

Fier comme un bœuf

Cette parade géante qui mélange danse, musique et effigies de personnages humains, d’animaux réels ou fantastiques est un syncrétisme célébrant les saints de juin en même temps que la vie, la mort et la résurrection d’un bœuf (boi en portugais). Son nom même, Arraial (énorme tente où avaient lieu les fêtes de juin dans les zones rurales) do Pavulagem (nom du bumba-meu-boi à Belém) reflète cette double identité.

Introduites par les Portugais pendant la période coloniale, les festas Juninas ou festas de São João sont célébrées pendant le mois de juin au Brésil, principalement la veille de saint Antoine (Santo Antonio, patron des fiancés), de saint Jean-Baptiste (São João) et de saint Pierre (São Pedro) – le 12 juin, veille de saint Antoine, correspond au dia dos namorados (« jour des amoureux »), la Saint-Valentin des Brésiliens. Divers aspects de ces fêtes sont issus des célébrations européennes de la Saint-Jean, comme la création d’un grand feu de joie.

Nées au XVIIIe siècle, époque où l’élevage était extrêmement important pour l’économie locale, les fêtes du bœuf (bumba-meu-boi) sont basées sur un conte impliquant un couple d’esclaves et un propriétaire terrien. Originaires du Nordeste, elles se sont répandues dans le bassin amazonien brésilien – le bumba-meu-boi de l’État du Maranhão a été inscrit en 2019 par l’Unesco sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Au cours de leur diffusion, elles se sont enrichies de nouveaux noms (le bumba-meu-boi devient boi-bumbá ou pavulagem à Belém et dans le Pará), personnages et rythmes.

Un enfant, fier, concentré et un peu impressionné, participant au dernier Arrastão do Pavulagem, Belém, capitale de l'État du Pará.

Tout le monde est invité à la fête

À l’image de la diversité des personnages et des symboles présents dans cette parade colorée, cette fête familiale à laquelle semble participer toute la ville intègre différentes classes d’âge, y compris les enfants.

Qu’ils défilent avec et pour certains sur leurs parents ou bien en petits groupes encadrés par des adultes vigilants, leurs déguisements miniatures, confectionnés sur mesure en reprenant les couleurs et les thèmes du Pavulagem, arrêtent le regard.

Lors du dernier Arrastão (défilé) du Pavulagem, des banderoles réclament justice
pour Dom Phillips et Bruno Pereira, un journaliste britannique et un anthropologue brésilien assassinés début juin au cœur de l'Amazonie brésilienne
(Belém, capitale de l'État du Pará).

Traditions ancrées dans le présent

Au milieu du défilé, des pancartes « Justiça por Dom e Bruno » se mélangent aux bannières et aux rubans multicolores. Dom Phillips, un journaliste britannique et Bruno Araujo Pereira, un anthropologue brésilien spécialiste des peuples autochtones, ont été assassinés début juin au cœur de l’Amazonie brésilienne à proximité du Rio Itaquai. Ce drame a ému une grande partie des habitants de la région, notamment les populations autochtones qui ont manifesté pour exiger justice.

À trois mois des élections présidentielles qui auront lieu le 2 et 30 octobre, certains festivaliers affichent plus ou moins discrètement leur préférence : un pin’s pro Bolsonaro au col d’un vêtement, un bandana à son effigie arboré par un jeune participant tranchent avec les couleurs traditionnelles du Pavulagem. À une fenêtre pend un portrait de Lula. En queue de cortège, quelques drapeaux rouges du Parti des travailleurs (Partido dos Trabalhadores, PT) portés par les supporters de l’ancien président précèdent les marchands ambulants qui ferment la marche.

Très fortement polarisés sur les questions politiques à l’approche de cette échéance qui devrait opposer au second tour Jair Bolsonaro (président sortant) à Lula, les Brésiliens savent se rassembler pour faire la fête et célébrer la diversité de leurs cultures : encore une leçon tirée du bumba-meu-boi ? À la fin du conte qui en est à l’origine, le propriétaire terrien organise une grande fête pour les esclaves qui ont ressuscité le bœuf sacrifié par l’un d’eux pour offrir la langue de l’animal à sa femme enceinte qui l’exigeait.

+ de photos
Porfolio -> Pavulagem de Belém
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